Préambule

Dans cet article, je vais vous exposer deux études qui révèlent les liens entre les individus et l’environnement qu’ils occupent. La première étude est basée sur l’observation d’un bureau alors que la seconde porte sur la chambre à coucher. Cet article s’appuie sur le travail de recherche de Samuel D. Gosling et Sei Jin Ko, tous deux travaillant au département de psychologie de l’université du Texas, ainsi que de Thomas Mannarelli de l’INSEAD, et de Margaret E. Morris de Sapient. Le support utilisé se nomme “À Room With a Cue: Personality Judgments Based on Offices and Bedrooms.” Et peut se trouver en format PDF sur la toile.

Introduction

Un animal qui se repose, qui passe simplement sur un tas de feuilles ou qui fait une empreinte dans le sol, laisse une trace de son passage, aussi infime soit-elle.  Cependant, les Hommes laissent généralement beaucoup plus d’indices derrière eux. Un être humain ayant occupé une chambre pour une nuit laisse une trace de sa personnalité, sa biographie, son histoire et parfois même ses plans futurs et ses espoirs. Dans cet essai nous allons tenter de trouver une approche efficace et de définir les indices à chercher pour pouvoir déterminer un maximum d’élément concernant la psyché du sujet étudié.

John Ernest Steinbeck , écrivain américain du milieu du XX e siècle a, dans son essai Travels With Charlie, établi le portrait de Lonesome Harry en se basant sur des observations. En effet, un ticket de caisse d’une blanchisserie, d’un supermarché, l’agencement du lieu de vie, une lettre inachevée dans la poubelle, une bouteille vide de bourbon, etc. Sont autant d’indices qui permettent de dresser le portrait d’un sujet.

Les théories interactionnistes mettent en avant le fait que les individus sélectionnent et créent leurs milieux sociaux (par exemple : les amitiés, les activités sociales) pour correspondre à leur tempérament, leurs préférences, leurs attitudes, etc. Les personnalités extraverties choisissent leurs amis, collègues et amants qui leur permettent d’exprimer leur nature extravertie. En adéquation avec l’intuition de Steinbeck, nous émettons l’hypothèse que les individus choisissent et construisent également leur environnement physique pour qu’il soit leur reflet afin de renforcer leur moi.

Les liens entre les occupants et leurs environnements personnels, et entre les environnements personnels et les perceptions des observateurs par rapport aux occupants peuvent être conceptualisés grâce au « lens model » de Brunswik ( le lens model est employé pour étudier la façon dont les observateurs utilisent, de manière correcte ou incorrecte, les indices objectifs trouvés pour percevoir la réalité physique ou sociale ).

Réalisation fonctionnelle

Selon Brunswik, les éléments de l’environnement sont semblables à une lentille à travers laquelle les observateurs peuvent indirectement percevoir des concepts sous-jacents. Par exemple, un bureau organisé peut servir de lentille à travers laquelle un observateur perçoit le niveau de conscienciosité de l’occupant. Dans le modèle de Brunswik, l’utilisation d’indices se réfère à la relation entre les indices observables (par exemple, le bureau organisé) et le jugement d’un observateur (par exemple, jugement de la conscienciosité). Les liens entre les indices observables et le niveau réel de la construction sous-jacente d’un occupant sont appelés la validité de repère. Si ces deux liens sont intacts, alors les jugements de l’observateur doivent converger avec le concept sous-jacent étant observé et se traduiront par la précision de l’observation.

Ainsi, en ce qui concerne l’exemple fourni sur le schéma précédent, un bureau organisé (l’indice) va favoriser l’exactitude, car il est à la fois utilisé et valide. Je vais m’appuyer sur la logique du lens model de Brunswik, pour d’abord expliquer les mécanismes spécifiques par lesquels les individus ont un impact sur leur environnement physique, puis expliquer comment les environnements personnels peuvent servir de référentiels de l’expression individuelle dont les observateurs peuvent se servir pour tirer des conclusions sur leurs sujets.

Comme le montre le schéma ci-après, le modèle propose quatre mécanismes parallèles reliant les individus aux environnements qu’ils habitent, ainsi qu’un processus d’inférence en deux étapes qui relie l’environnement aux perceptions des observateurs sur leurs sujets.

Les différents mécanismes d'inférence

Les mécanismes qui lient les individus à leurs habitudes environnementales

En accord avec ce modèle, les mécanismes qui lient les individus aux environnements qu’ils habitent peuvent se répartir en deux catégories : l’identité proclamée (auto-dirigée et dirigée par autrui) et les résidus comportementaux (intérieur et extérieur).

Revendication d’identité auto-dirigée

Lorsqu’ils sont éveillés, les gens passent une majorité de leur vie dans un lieu personnel et dans leur environnement de travail. Ils décorent souvent ces endroits. Ils choisissent des couleurs, motifs et mobiliers qui correspondent à leur goût personnel et esthétique. Pour s’approprier de ces espaces, ils peuvent les orner de revendications d’identité auto-dirigée. Bon nombre de ces déclarations peuvent faire appel à des symboles culturels largement compris (ex. une affiche d’un groupe de musique, des souvenirs d’université), tandis que d’autres objets peuvent avoir une signification plus personnelle (ex. un caillou récolté sur sa plage préférée). Ces objets peuvent néanmoins transmettre un message à un observateur, même si la signification exacte reste obscure. Par exemple, le caillou pourrait signifier que l’occupant est une personne sentimentale ou est féru de nature.

Revendication d’identité dirigée par autrui

En plus de renforcer leurs propres valeurs, les occupants peuvent afficher des symboles qui ont des significations partagées pour faire des déclarations aux autres sur la façon dont ils aimeraient être considérés. En affichant de tels symboles (ex. une affiche d’un groupe de musique, un souvenir d’université), les occupants peuvent intentionnellement communiquer leurs croyances et valeurs aux autres.

Ces déclarations peuvent être sincères et destinées à transmettre des messages véridiques sur les valeurs de l’individu, mais ils peuvent également être stratégiques et même trompeurs. Présentant ainsi l’individu sous une certaine lumière. Par exemple, l’occupant d’un bureau qui a des rendez-vous fréquents avec ces clients peut être motivé pour décorer son espace de façon à ce que cela suggère aux autres qu’il est consciencieux, travailleur et honnête. De même, qu’un occupant d’un dortoir peut être motivé pour décorer son espace avec des posters de star du rock, de films récents, etc. Afin d’être considéré comme quelqu’un de cool pour ses visiteurs potentiels.

Il est à noter que les revendications d’identité auto-dirigée et dirigée par autrui sont souvent similaires. Cependant, même si c’est le cas, elles reflètent néanmoins des motivations conceptuellement distinctes.

Résidu comportemental intérieur

L’article universitaire « The act frequency approach to personality » rédigé par Buss et Craik en 1983 définit les traits de personnalité en termes de comportement ; par conséquent, une personne qui possède un trait de comportement majoritaire sera plus susceptible de laisser des traces qu’une personne en comportant une faible dose. Cela se répercute sur l’environnement de l’individu de façon répétée, ce qui laisse immanquablement des résidus comportementaux. Par exemple, une personne qui aime la musique et qui en joue va laisser visibles des instruments, des partitions, tandis qu’un artiste laissera sans doute trainer des croquis, des dessins, du matériel de dessin.

Le terme de « résidu comportemental » est utilisé pour désigner les traits physiques des activités menées dans un environnement. Bien que la plupart des indices reflètent les comportements passés, il peut aussi y avoir des indices sur les comportements futurs. Par exemple, une bouteille de vin non ouverte et un ensemble de chaises disposées en cercle peuvent indiquer que l’occupant envisage de divertir ses invités.

Nous partirons donc sur le postulat que les environnements personnels tels que les bureaux et les chambres sont de bons récipients de ces résidus comportementaux intérieurs.

Résidu comportemental extérieur

Comme les environnements personnels peuvent contenir des résidus comportementaux intérieurs, ils peuvent aussi contenir des résidus comportementaux extérieurs qui donneront des indices sur ce que l’individu aime faire ne dehors de son espace personnel.

Les vestiges des activités passées en dehors de l’environnement physique peuvent également fournir des informations comportementales sur les individus. Par exemple, pour ceux qui sont à la recherche de sensations, leur espace personnel peut contenir un snowboard ou des réservations pour un séjour au ski ; peut-être même de l’équipement pour du parachutisme. Le programme d’un opéra récent et un ticket de vol peuvent suggérer que l’occupant aime les arts et voyager.

La distinction entre comportement résiduel intérieur et extérieur est importante, car elle met l’accent sur l’étendue de l’information qui est potentiellement disponible dans un espace personnel qui s’étend au-delà de la limite de l’espace personnel.

Encore une fois, il est important de comprendre que ces quatre mécanismes ne sont pas exclusifs. Il n’est pas toujours évident pour un observateur de savoir quel mécanisme est associé avec les indices récoltés. Par exemple, le snowboard peut en effet refléter des comportements extérieurs, mais la décision de l’occupant d’afficher le snowboard (plutôt que de le mettre dans un placard) peut également refléter un désir de mettre en avant sa personnalité.

Les processus liant le jugement de l’observateur aux indices environnementaux

LES MÉCANISMES QUI LIENT LES INDIVIDUS À LEURS HABITUDES ENVIRONNEMENTALES

Chacun des mécanismes décrits ci-dessus peut fournir des informations à propos de la personnalité de votre sujet. Comme pour le schéma sur les mécanismes, je propose que les observateurs réalisent leur jugement en utilisant une inférence à deux étapes, avec la possibilité que les comportements stéréotypés puissent intervenir à tout moment.

En accord avec le modèle, si les stéréotypes n’interviennent pas, l’observateur doit d’abord inférer un comportement qui est créé par une preuve physique (étape 1a), ensuite inférer les dispositions sous-jacentes de comportements (étape 2a). Par exemple, il peut inférer qu’un espace de travail bien organisé permet de résulter le fait que le sujet est quelqu’un de consciencieux.

Cependant, les stéréotypes qui peuvent entrer en compte grâce aux résidus d’environnement (étape 1b) peuvent inférer des comportements (étape 2b). Dans ces cas, les jugements à propos du sujet peuvent être impactés par les stéréotypes qui y sont associés avec les traits de comportements attribués, qui peuvent n’avoir aucun lien direct avec les éléments observés dans l’environnement. Par exemple, l’observateur peut avoir remarqué des livres asiatiques sur les étagères, ce qui peut activer les stéréotypes à propos des Asiatiques. Cela peut résulter en une suite de traits de personnalité stéréotypés associés avec les Asiatiques, comme socialement responsables, consciencieux et introvertis. Lorsque plusieurs observateurs retiennent les mêmes stéréotypes, comme ils peuvent le faire pour les stéréotypes habituels sur le sexe ou l’origine ethnique, un consensus entre eux peut accélérer le processus d’inférence.

À noter que les inférences basées sur les stéréotypes diffèrent totalement de celles basées sur l’utilisation des indices. En utilisant les stéréotypes, un observateur peut arriver à des conclusions sur la personnalité d’un sujet qui ne possède aucune preuve directe observable sur l’espace personnel.

Indépendamment du fait que les stéréotypes interviennent dans le processus d’inférence, si l’observateur réalise les mêmes inférences grâce aux indices, cela confirmera le postulat de l’observateur. 

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