L’art de l’entre-deux : comment les zones de flou entre les certitudes façonnent nos choix et nos identités

Définitions et origines

L’entre-deux ou liminalité désigne l’état où un individu ou un collectif se trouve entre deux statuts clairement définis. Ce concept provient du latin limen (seuil) et a été introduit par Arnold van Gennep dans Les rites de passage (1909). Victor Turner a approfondi ce concept en le liant à la structure sociale et aux processus de « anti-structure ». Les zones de flou ou ambiguïté renvoient à l’absence ou à la partialité d’informations probables, ce qui rend les probabilités de résultat incertaines. L’effet d’ambiguïté, décrit par Ellsberg (1961), montre que les individus préfèrent les options dont les probabilités sont connues, évitant ainsi l’inconnu.

Les certitudes sont les connaissances perçues comme fiables et stables, souvent associées à des probabilités bien définies ou à des normes sociales établies. Les choix désignent les décisions prises lorsqu’un individu sélectionne une action parmi plusieurs alternatives, processus étudié en théorie de la décision sous risque et sous ambiguïté. L’identité est la construction narrative et sociale du soi, intégrant des dimensions personnelles, collectives et contextuelles. La psychologie du récit montre que la cohérence narrative soutient le bien-être et la stabilité identitaire.

Ces concepts s’entrecroisent : la liminalité crée des zones de flou qui perturbent les certitudes, influençant ainsi les choix et la formation identitaire. Pour en savoir plus sur la façon dont les moments fugaces façonnent nos mémoires et nos identités, consultez notre article sur L’art de l’éphémère.

Cadres théoriques majeurs

1. Existentialisme – Sartre et Camus considèrent l’« être-pour-lui-même » comme fondamentalement incertain; l’individu doit créer du sens dans l’absurde, ce qui rejoint l’expérience liminale d’incertitude.

2. Théorie de l’incertitude / Ambiguïté – La distinction entre risque (probabilités connues) et ambiguïté (probabilités inconnues) a été formalisée par von Neumann & Morgenstern (1944) et par Ellsberg (1961). Les travaux neuro-économiques montrent que l’ambiguïté active des régions pariétales et frontales différentes du risque.

3. Constructivisme de l’identité – McAdams (1992) propose que l’identité se construit à travers des récits autobiographiques ; la cohérence narrative est cruciale pour la santé psychologique.

4. Sociologie des espaces liminaux – Turner (1969) et les études contemporaines appliquent la liminalité aux organisations, à l’éducation et aux espaces urbains, montrant que les moments de transition sont propices à la créativité et à la remise en question des normes.

Preuves empiriques

Décision sous ambiguïté

Des expériences de type « Ellsberg paradox » démontrent que les participants évitent les urnes aux probabilités inconnues, même lorsque les gains attendus sont identiques. Les études fMRI révèlent une activation accrue du cortex pariétal postérieur et du cortex frontal inférieur droit lors d’incertitude, distincte du traitement du risque.

Identité et narration

Des recherches longitudinales montrent que la cohérence narrative prédit la satisfaction de vie et la résilience, tandis que l’incohérence signale des difficultés d’émotion et de coping. Dans le contexte de traumatismes collectifs, l’attachement à un groupe partageant une identité commune réduit l’intolérance à l’incertitude et améliore le bien-être.

Liminalité organisationnelle et académique

Des études de cas en université décrivent les premiers postes d’enseignant-chercheur comme un « phase liminale » où les rôles se chevauchent, générant à la fois anxiété et opportunité d’innovation.

Identité numérique

Les plateformes en ligne créent des espaces où l’identité réelle et virtuelle se superposent, générant une ambiguïté qui influence la perception de soi et les comportements de prise de risque en ligne.

Exemples illustratifs

  • Rituels de passage : les initiations africaines décrites par van Gennep illustrent la séparation, la liminalité (épreuve), puis l’incorporation, chaque phase modifiant les rôles et l’identité.
  • Mouvements artistiques : le surréalisme a exploité la « zone de flou » entre réalité et inconscient pour libérer la créativité, un processus liminal où les normes traditionnelles sont suspendues.
  • Transition de carrière : le passage d’un emploi stable à l’entrepreneuriat crée une période d’incertitude où les individus réévaluent leurs valeurs et construisent une nouvelle identité professionnelle, souvent associée à une plus grande tolérance à l’ambiguïté.
  • Espaces hybrides urbains : les jardins suspendus, les passerelles piétonnes et les places temporaires sont conçus comme des « espaces liminaux » qui encouragent l’interaction sociale et la reconfiguration des pratiques urbaines.
  • Identités numériques : les avatars en réalité virtuelle permettent aux usagers d’explorer des identités alternatives, générant un sentiment de fluidité et d’ambiguïté qui peut favoriser l’expression créative.

Mécanismes psychologiques et sociétaux

1. Tolérance à l’incertitude – Les individus avec une haute tolérance sont plus enclins à prendre des décisions sous ambiguïté et à exploiter les espaces liminaux comme terrain d’innovation.

2. Besoin de cohérence narrative – La construction d’un récit cohérent permet de réduire le malaise expérientiel lié à la liminalité; quand la narration échoue, on observe anxiété et désorientation.

3. Normes sociales – Les rites collectifs offrent des balises qui encadrent la transition; l’absence de ces cadres (ex. : sociétés hyper-individualistes) intensifie le sentiment de flottement et peut conduire à des formes d’identité fragmentée.

4. Activation neurocognitive – L’ambiguïté mobilise le cortex préfrontal latéral et les aires pariétales, reflet d’un effort de contrôle cognitif et de recherche de sens.

Implications pratiques

Design – Concevoir des espaces physiques (hallways, zones de détente) ou numériques (interfaces modulaires) qui encouragent des moments de « pause » entre actions, favorisant la créativité et la réflexion.

Coaching & éducation – Utiliser des exercices de « story-telling » pour aider les clients à intégrer leurs expériences liminales dans un récit cohérent, renforçant résilience et identité professionnelle.

Politiques publiques – Intégrer des programmes de transition (requalification, accompagnement de migrants) qui reconnaissent explicitement la phase d’incertitude comme opportunité d’apprentissage plutôt que comme risque à éliminer.

Gestion organisationnelle – Valoriser les projets pilotes et les équipes temporaires comme espaces liminaux où les hiérarchies sont suspendues, stimulant l’innovation.

Critiques et limites

1. Sur-généralisation du concept – Certains chercheurs soulignent que la liminalité est parfois appliquée de façon « free-floating », perdant sa rigueur anthropologique.

2. Ambiguïté méthodologique – Les expériences de type Ellsberg ne capturent pas toujours la complexité des incertitudes du monde réel, où les probabilités sont dynamiques et socialement construites.

3. Déficit d’études longitudinales – La plupart des travaux sur l’impact identitaire de la liminalité sont transversaux; il manque des suivis sur le long terme pour mesurer la persistance des transformations identitaires.

4. Culture et contexte – La plupart des modèles proviennent de traditions occidentales; les processus de passage dans les sociétés non-occidentales peuvent différer radicalement.

5. Zone grise entre risque et ambiguïté – La distinction neurocognitive entre les deux reste débattue; certaines études montrent des réponses cérébrales similaires, ce qui complique l’interprétation des données.

Synthèse

Les zones de flou entre certitudes – les espaces d’« entre-deux » – fonctionnent comme des catalyseurs psychologiques et socioculturels : elles déclenchent une réévaluation des probabilités (ambiguïté), mobilisent le besoin de narration cohérente et offrent un terrain fertile pour la création d’identités nouvelles. Les cadres théoriques existentialistes, de l’incertitude, constructivistes et liminaux convergent pour expliquer comment l’incertitude peut être à la fois source d’anxiété et de créativité.

Les preuves empiriques, de la psychologie de la décision aux études de narration, confirment que la tolérance à l’incertitude, la présence de rituels structurants et la capacité à intégrer les expériences liminales dans un récit personnel sont les leviers clés. Les applications concrètes – du design d’espaces physiques et numériques au coaching de transition professionnelle – montrent que, loin d’être un problème à éliminer, l’ambiguïté peut être exploitée pour renforcer la résilience, encourager l’innovation et soutenir le développement identitaire.

Toutefois, les limites méthodologiques, la sur-extension du concept et le manque de recherches longitudinales et interculturelles indiquent que le champ reste ouvert à de nouvelles investigations. Pour approfondir la manière dont les contrastes invisibles façonnent nos perceptions et nos décisions, consultez notre article sur L’art de l’ombre et de la lumière.

Sources